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Nom du blog :
pedagogo
Description du blog :
histoires d'écoles et méditations pédagogiques
Catégorie :
Blog Société
Date de création :
06.10.2007
Dernière mise à jour :
06.10.2007

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pitié pour les canards boiteux

pitié pour les canards boiteux

Publié le 06/10/2007 à 12:00 par pedagogo
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Deux à trois enfants qui ne savent pas lire dans une classe de 6°, c’est un pourcentage normal de non lecteurs pour cette classe, à ceci près qu'il est tout à fait anormal qu'un élève ne sache pas lire en 6°.
Le diagnostic est vite établi par deux ou trois tests de lecture, sur des textes de types variés, narratifs et informatifs. Le test calcule la vitesse de lecture et la compréhension du message. On distribue aux enfants un texte d'une à deux pages, avec comme consigne de ne commencer à lire qu’au top de départ, sans traîner ni se presser, en les informant qu'ils devront ensuite répondre à des questions sur ce texte ; le top donné, on chronomètre, en leur demandant, toutes les trente secondes, d'inscrire une marque sur le texte. Ils comptent les marques et rendent le texte.
Cette première étape est très instructive. Pour un même texte, le temps de lecture varie généralement de 1 à 3. Si les plus rapides ferment leur texte au bout de trois minutes environ, il faudra jusqu'à neuf minutes aux plus lents. Il y a également les enfants qui remuent silencieusement les lèvres en lisant, montrant ainsi qu'ils doivent parler le texte, et ceux qui suivent la ligne avec une règle : ce sont-là des indices sûrs d'une lecture mal maîtrisée.
Suivent ensuite dix questions de compréhension, simples, à choix multiples ; par exemple, si on donnait à lire "Le petit Chaperon Rouge", qu'on ne donne pas, on pourrait demander : à qui la petite fille rend-elle visite ? à sa mère ? à sa grand-mère ? à un chasseur ? Que lui porte-t-elle ? une galette ? une bouteille de vin ? des cigarettes ? La note sur dix indique le taux de compréhension du texte.
Quasiment tous les élèves de 6° sont capables de déchiffrer plus ou moins bien un texte, à voix haute ; ce qui ne signifie pas pour autant qu'ils sachent lire. Un enfant qui ne "sait pas lire" est un lecteur trop lent et/ou qui ne comprend pas une partie importante, jusqu’à 50 %, d'un message simple. Un enfant qui sait lire, c'est un lecteur relativement rapide qui comprend tout (ou presque tout) le message.

Ce qu'apprend la lecture
Généralement, un bon lecteur aime lire et en lisant, il a fait bien plus que maîtriser la lecture : il a intégré un vocabulaire beaucoup plus riche que le maigre lexique de la langue orale quotidienne, il a intégré surtout la grammaire, la morphologie et les tournures syntaxiques beaucoup plus complexes à l'écrit qu'à l'oral. Même si ce bon lecteur est un paresseux qui n'aime pas la grammaire, qui a renâclé pour apprendre ses conjugaisons et qui est incapable d'identifier correctement une forme verbale ou une proposition relative, ça n'a aucune importance, parce que non seulement il les comprend, n'est pas dérouté par leur emploi, mais sait les employer à son tour : un bon lecteur est bon en français, et la première narration qu'on propose en rédaction renseigne sur la quantité de livres lus par l'élève dans sa vie antérieure ; un élève qui est capable d'écrire sans fautes de temps (même avec des fautes d’orthographe) un texte au passé, en jonglant avec le passés simple ou composé, l'imparfait et le plus que parfait, en sachant faire alterner les temps du récit et les temps du discours dans le dialogue, cet élève-là est un lecteur.

Celui qui ne sait pas lire
Considérons la situation d'un enfant qui ne sait pas lire en 6°, qui cumule lenteur et incompréhension, qui a réussi pendant les cinq (ou six ou sept) années d'école primaire à ne pas maîtriser la lecture. Bien évidemment, il n'aime pas lire, c'est pour lui une corvée accablante : sa lecture trop lente empêche le sens de jaillir immédiatement, et il prend à la lecture autant de plaisir qu'on en trouverait à regarder un film image par image. De plus, en ne lisant pas, il n'a pas appris autre chose que la langue orale limitée, aussi bien en lexique qu'en syntaxe, de la vie quotidienne. Il va donc buter sur beaucoup de mots et une phrase un peu longue et complexe, avec un "dont" et un "bien que" sera pour lui de l'hébreu : le français écrit est pour lui une langue étrangère.
Pour son malheur, il ne va pas avoir affaire à cette langue étrangère seulement en cours de français : mettez un "dont" dans un problème de math, il sera incapable de le résoudre, parce qu'il n'a pas compris la phrase ; on va lui demander de lire (et de mémoriser) la leçon de biologie, d'histoire, de géographie... Comment pourrait-il mémoriser ce qu'il ne comprend pas ?
Supposons, dans le meilleur des cas, que notre mauvais lecteur soit seulement un lecteur très lent, qui comprend l'essentiel du message, mais en y mettant simplement trois fois plus de temps qu'un autre ; il faut bien se rendre compte qu'en lui donnant une lecture à faire, quelle qu'elle soit, on lui donne trois fois plus de travail qu'à un autre.
Il est déjà, de par sa lenteur, accablé de travail scolaire. L'éducation nationale pleine de sollicitude pour les "élèves en difficultés" va l'aider, en lui rajoutant des cours de "rattrapage", "soutien" ou "consolidation", l'appellation change au gré des réformes, mais le contenu reste désespérément le même : on en rajoute pour lui permettre de "combler ses lacunes ", selon la formule consacrée, lacunes à combler qui viennent s'ajouter au programme normal de la classe qu'il est censé suivre. Il en avait déjà trop, on va lui en donner plus. Ce petit privilégié aura la chance de bénéficier d’une heure de « soutien », à l’heure où ses copains jouent au ping-pong dans la cour, et il peut parfois suivre les parties depuis la fenêtre de sa classe...

Et on s'étonne qu'il échoue... Est-ce qu'on s'étonnerait qu'un élève avec une jambe cassée n'arrive pas à finir le cross du collège ? Et que diraient les parents à un principal assez stupide pour imposer le cross, le même cross qu'aux autres, à un blessé avec une jambe dans le plâtre ?
Voilà donc notre mauvais lecteur qui échoue : pour lui, ce n'est pas nouveau, il en a déjà pris l'habitude dans le primaire, il ne va plus pleurer pour un zéro ! Mais l'habitude du malheur ne rend pas pour autant heureux, et un enfant qui échoue est un enfant malheureux, même s'il adopte une attitude agressive de révolté (il a des raisons de l'être), même s'il affecte un épais blindage d’indifférence ou une résignation souriante.
Le plus triste, ce sont les enfants qui font des efforts, qui essaient de faire des progrès car leur déception est à la mesure de leurs efforts ; ce sont les dupes de la 6° hétérogène. Ils s'illusionnent sur leur niveau : on les a mis dans la même 6° que les autres, ils croient qu'en travaillant ils peuvent réussir comme les autres, on le leur serine assez, - on ne peut pas leur dire le contraire - mais s'ils font quelques efforts, leur échec, programmé par le système, ne peut que saper la confiance qu'ils pourraient prendre dans leur travail si on leur permettait de réussir en travaillant, mais on ne le leur permet pas car la classe hétérogène, en 6°, pour les élèves les plus faibles, n'est qu'une garderie ennuyeuse qui ne dit pas son nom.
Pitié pour les bagnards de 6°.
J'exagère ? Non. Certes, un nombre considérable d'enseignants cherche des solutions pour venir en aide à ces enfants, s'investit dans des actions de soutien, d'aide aux devoirs, de séances d'ordinateurs, ne les "laisse pas tomber", mais la bienveillance, le dévouement, les cachets d'aspirine et la méthode Coué ne viennent pas à bout d'une maladie grave qui nécessiterait un traitement de fond : la non maîtrise de la lecture en 6° est une maladie scolaire grave qui ne se guérit pas toute seule et qu'actuellement on ne traite pas. J'en veux pour preuve les statistiques de l'illettrisme en France.
Dans notre société, la langue écrite est le moyen d'accès non seulement au savoir, à tous les savoirs, mais également à la vie quotidienne : il faut savoir lire une notice d’utilisation ou de montage, et tous les imprimés des administrations... Accepter en 6° un enfant qui ne maîtrise pas la lecture, donc l'écrit, c'est le condamner à la marginalisation une fois adulte. Tout ce que peut lui apprendre la 6 ° hétérogène, c’est qu’il est un incapable, le restera et qu’il faut faire avec : c’est là un enseignement faux dont on pourrait le dispenser dans son propre intérêt et dans l’intérêt de la société.

Que faire ? Mieux vaut prévenir que guérir et la solution au problème des non lecteurs en 6° se situe bien en amont, en primaire et même en maternelle. Mais, en attendant, puisqu'ils sont là, on ne peut pas les « laisser tomber » en les mettant dans une 6° hétérogène : c’est les condamner à un échec non seulement irrécupérable pour eux-mêmes mais contagieux pour d’autres, car bon nombre de ces « condamnés à l’échec » vont, pendant tout leur cursus scolaire obligatoire, dévoyer l’énergie considérable qu’ils n’utilisent pas à travailler vers un cursus, réussi hélas, d’agitateur professionnel.
Imaginons pour ces enfants une véritable « 6° de rééducation à la lecture », dont l’objectif premier serait de leur réapprendre à lire, à écrire et donc à réussir, avec deux heures de français par jour et la suppression, provisoire et pour cette seule année, de certaines disciplines, parce qu’on ne peut pas demander à ces grands blessés de l’école de tout faire à la fois. Imaginons pour eux un horaire plein au collège, avec, le matin, du français, des maths (on ne va pas les guérir en français pour les estropier en maths), de l’anglais (il faudra qu’ils puissent réintégrer, à terme, une 5° ou une 4° normales), et, l’après-midi, EPS, musique, dessin et étude dirigée (parce qu’il ne faut pas compter qu’ils fassent du travail personnel chez eux), et rien de plus. Imaginons une classe à effectif réduit (20 élèves), une salle spacieuse (il faut éviter la promiscuité des agités, et bon nombre le seront), du matériel gratuit (nombreuses séries de petits livres de lecture), de la tolérance zéro (on ne progresse pas dans l’indiscipline et l’agitation), et des familles impliquées dans ce processus de sauvetage scolaire par une information (et pourquoi pas une collaboration ?) régulière.
Quelle différence y aurait-il entre cette classe et les tristes CPPN de jadis ? Probablement aucune au niveau du recrutement, si ce n’est – et c’est déjà une différence considérable – que les élèves seraient recrutés plus tôt, avant que le désespoir quant à leur avenir scolaire ne se soit installé en eux, avec tous les ravages qu’il cause. Mais surtout, l’objectif ambitieux de cette classe serait d’intégrer une 5° normale, et donc d’y réussir en français, math et anglais un programme normal de 6°: ce qui n’a rien de comparable à des CPPN.
La spécificité de cette classe, c’est qu’elle rétablirait un équilibre entre ce qu’on ajoute (un renforcement significatif de l’étude du français et un horaire renforcé en math et en anglais, pour tenir compte de la lenteur de ces enfants et leur permettre de reprendre confiance en eux-mêmes par la réussite) et ce qu’on enlève (les autres disciplines) évitant ainsi le gavage ou l’overdose.

Une telle classe coûterait peut-être cher, mais beaucoup moins que ne coûte actuellement l’échec programmé de ces enfants et le RMI qui doit immanquablement suivre leur cursus scolaire actuel. Elle ne sauverait peut-être pas tous ces non lecteurs, mais elle en sauverait beaucoup plus qu’on ne le fait avec le système actuel des cours de « soutien » et on pourrait mesurer exactement la réussite (ou l’échec) de ce nouveau système par des tests « avant et après », à l’initiative d’autres personnes que les enseignants de la classe.

L’égalité n’est pas l’égalitarisme et donner à tous des chances égales consiste à respecter des besoins différents. On nous a rebattu les oreilles du « respect de la différence » : le seul domaine où on ne l’applique jamais, c’est malheureusement dans le tronc commun de l’Education Nationale ; il serait temps de s’en apercevoir et de ne plus casser tous ces enfants qui sortent un peu de la norme et qui se trouvent « en difficulté » du fait de leurs lacunes... ou de leur excellence.
Parce qu'être un trop bon élève, dans les classes hétérogènes, ce peut être difficile à vivre aussi. Mais c'est une autre histoire.
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